Voir aussi Troc, Marchandises de traite
Le métier de coureur des bois, synonyme de liberté, attira de nombreux colons qui abandonnaient volontiers la vie sédentaire du travail de la terre et de l'élevage. Dès l'automne 1653, le père jésuite François-Joseph Le Mercier signala cette vogue soudaine: "... toute notre jeunesse française est en dessein d'aller en traite trouver les Nations dispersées ça et là, et ils espèrent en revenir chargés de castors...". Aussi, le 28 avril 1654, le gouverneur Jean de Lauson (1651-1657), premier à réagir et à vouloir freiner l'ardeur de cette jeunesse, imposa-t-il, sous peine d'amende, l'obtention d'un "congé de traite" avant de partir en forêt. Médard Chouart Des Groseilliers et Nicolas Forget dit Despatis, partis pour les Pays-d'en-Haut le 6 août 1654, furent probablement les premiers coureurs de bois à obtenir un congé de traite du gouverneur; ils revinrent à la fin d'août 1656 avec 50 canots chargés de fourrures.
Le congé de traite autorisait son détenteur à envoyer un canot de marchandises de trocs dans les pays amérindiens; le bénéficiaire pouvait aussi confier l'exploitation de ce permis à des voyageurs ou le céder à un marchand. Mais, déjà dans les années 1660, on comptait plus d'une centaine de coureurs des bois qui pratiquaient un commerce clandestin dans les Pays-d'en-Haut, accompagnant les missionnaires à qui le roi ne pouvait interdire l'évangélisation...
Vers 1668, après le départ du Régiment de Carignan-Salières, la course des bois se généralisa. En janvier 1672, le secrétaire de l'intendant Talon, Jean-Baptiste Patoulet, signala au ministre Colbert que la colonie comptait de 300 à 400 coureurs de bois, des individus qui ne souhaitaient pas se marier, qui ne travaillaient pas au défrichement des terres et qui commettaient "une infinité de désordres par leur vie libertine", nuisant ainsi à la conversion des Amérindiens. En juin de la même année, l'intendant Talon émit une nouvelle ordonnance interdisant "de courir les bois" sans un permis de lui-même ou du gouverneur. Sans beaucoup de succès.
En 1672, peu après l'arrivée du nouveau gouverneur, le comte Louis de Buade de Frontenac et de Palluau (gouverneur de 1672 à 1682 et de 1689 à 1698), la Nouvelle-France revint à son économie naturelle: celle des fourrures. Le peuplement devint moins urgent et on remarqua un ralentissement général du commerce et de l'industrie. Un très grand nombre de colons, des jeunes surtout, s'enfoncèrent dans les forêts pour trafiquer directement avec les Amérindiens. Le gouverneur lui-même se lança dans le commerce des fourrures, avec ses partisans. Pour Frontenac, la construction de nouveaux forts (comme Cataraqui (Kingston) en 1674) et son encouragement aux expéditions lointaines ne visaient qu'à assurer le contrôle de la traite à son profit. Cette ingérence du gouverneur, devenu un rival pour les marchands, fut la source de nombreux conflits. Le gouverneur émettait des congés de traite en faveur de voyageurs gagnés à sa cause: Robert Cavelier de La Salle (nommé commandant du fort Niagara en 1673), le chevalier Henri de Tonty (gouverneur du fort Saint-Louis-des-Illinois), le voyageur Daniel Greysolon Duluth, etc. Les marchands, eux, devaient recourir à des coureurs des bois. Frontenac fit même emprisonner le gouverneur de Montréal, François Perrot, et le sulpicien François de Salignac de La Mothe-Fénélon pour avoir contrevenu à une ordonnance sur les permis de traite.