Union nationale

Les années 1930 furent caractérisées, au Québec comme ailleurs dans le monde, par une montée fulgurante de l'extrême-droite et de l'antisémitisme qui rendait les Juifs responsables de tous les maux de la planète.

En 1934, des libéraux dissidents fondèrent un nouveau parti: l'Action libérale nationale. L'année suivante (1935) fut fondée l'Union nationale, une coalition du Parti conservateur du Québec dirigé par Maurice Duplessis et de l'Action libérale nationale de Paul Gouin. Moins d'un an plus tard, le 17 août 1936, l'Union nationale succéda aux libéraux qui avaient détenu le pouvoir durant près de 40 ans.

Le 7 novembre 1935, Duplessis conclut une alliance entre son parti et l'Action libérale nationale (A.L.N.) de Paul Gouin (fils et petit-fils de deux anciens premiers ministres: Lomer Gouin, 1905-1920, et Honoré Mercier, 1887-1891), Philippe Hamel et Oscar Drouin, contre le Parti libéral au pouvoir depuis près de 40 ans et dirigé par Louis-Alexandre Taschereau depuis 1920. L'A.L.N. avait été fondée l'année précédente (1934) par des libéraux dissidents mécontents de la corruption du règne libéral. Son programme proposait notamment une réforme de la loi électorale, la création d'un régime de pension de vieillesse, d'une commission du salaire minimum et d'un office de crédit agricole, l'électrification rurale, la nationalisation de l'électricité et la lutte contre les trusts.

Seize jours plus tard, lors de l'élection du 25 novembre 1935, le Parti libéral fut reporté au pouvoir avec une mince majorité de six sièges: les libéraux en obtinrent 48, l'A.L.N. 26 et le Parti conservateur 16.

Après l'élection de 1935, Maurice Duplessis entendait bien se servir des séances du Comité des comptes publics, au printemps de 1936, pour exposer systématiquement la corruption du gouvernement et démolir la crédibilité des libéraux qu'il considérait comme des voleurs et des crapules. Le 11 juin 1936, après 15 jours de séances d'humiliation habilement menées par Duplessis, le premier ministre Taschereau annonça une nouvelle élection pour le 17 août 1936, puis démissionna; il fut remplacé par son dauphin, Adélard Godbout, ministre de l'Agriculture.

Jouissant d'une bonne cote de popularité et sentant le vent dans les voiles, Duplessis proposa alors la formation officielle d'un nouveau parti - dont il serait le chef, évidemment - pour faire face au Parti libéral et s'assurer d'une victoire sur les libéraux. Lors d'une assemblée des conservateurs, de libéraux dissidents, d'indépendants et de patriotes, tenue à l'hôtel Magog de Sherbrooke le 20 juin 1936, il fonda un nouveau parti qui se voulait une coalition nationale des Canadiens-Français de toutes tendances: l'Union nationale.
Dès sa formation, l'Union nationale reçut l'appui du clergé car ce parti reprenait à son compte le "Programme de restauration sociale" mis au point en 1933 par un groupe de Jésuites de l'École sociale populaire de Montréal, des évêques et quelques laïcs, et repris par divers groupes sociaux: syndicats, associations professionnelles, coopératives, etc. ainsi que par la Société Saint-Jean-Baptiste et l'Action libérale nationale. Ce programme concrétisait, en fait, les principes de l'encyclique Quadragesimo Anno promulguée en 1931 par le pape Pie XI, et présentait le corporatisme comme une troisième voie entre le capitalisme (le libéralisme économique pur et dur) et le socialisme (dit anti-chrétien et antichambre du communisme). Il proposait, entre autres mesures, l'encouragement aux p.m.e. (petites et moyennes entreprises) canadiennes-françaises, le contrôle des grandes entreprises et l'étatisation des trusts, notamment ceux de l'électricité, du gaz et du charbon.

En 1936, l'Union nationale fit donc campagne avec ce programme presque en tout point identique à celui de l'Action libérale nationale. Elle imprima et distribua en plusieurs milliers d'exemplaires Le catéchisme des électeurs, un recueil de 144 questions et réponses largement inspiré du Catéchisme politique ou éléments du droit public et constitutionnel du Canada publié en 1851 à Montréal par A. Gérin-Lajoie. L'ouvrage traitait le gouvernement Taschereau de "caverne de voleurs", de régime corrompu, coupable de prévarication, et s'en prenait particulièrement à Antoine Taschereau, frère du premier ministre; au sous-ministre Charles Lanctot, avocat du gouvernement "qui a perdu la cause du Labrador" à Londres; au ministre de la Colonisation, Irénée Vaudrin, et à l'un des piliers du Parti libéral, Sir Herbert Holt (ancien président de la Montreal Light, Heat & Power, de la Montreal Trust et de la Banque Royale du Canada). Le catéchisme des électeurs accusait aussi le gouvernement libéral d'exploiter et de maltraiter les colons, d'avoir conduit l'agriculture dans le marasme et de contrôler la quasi-totalité des journaux: Le Soleil (Québec), le Chronicle Telegraph (Québec), La Tribune (Sherbrooke), Le Quotidien (Lévis), Le Canada (Montréal), La Presse (Montréal), La Patrie (Montréal), etc. Puis il prophétisait: "Un grand vent de justice va bientôt passer sur la province, orage bienfaisant qui emportera les fils d'araignées, la vermine (...), les déchets, les ordures..." (p. 7).

En plus d'avoir eu un "chef" déterminé, l'Union nationale a su se maintenir au pouvoir grâce, principalement, à une remarquable prospérité économique et une grande stabilité politique. D'autres facteurs ont aussi contribué au maintien au pouvoir de l'Union nationale. Entre autres, la collaboration inconditionnelle de deux hommes exceptionnels: Joseph-Damase ("Jos-D.") Bégin, qui était non seulement ministre de la Colonisation mais aussi organisateur général du parti, et Gérald Martineau, le fidèle trésorier du parti. Le contrôle d'un journal quotidien favorable à l'Union nationale, Montréal-Matin, aida passablement le gouvernement Duplessis à influencer l'opinion publique. Propriété de Jacques-Narcisse Cartier, petit-cousin de Duplessis, et acquis en juin 1947 par les Éditions Laviolette en fidéicommis pour l'Union nationale, Montréal-Matin était dirigé par le Trifluvien Charles Bourassa et visait les masses populaires, le "monde ordinaire" (comme le fait, aujourd'hui, le Journal de Montréal), contrairement aux journaux La Presse (de Pamphile Du Tremblay) et Le Devoir, dirigé par Gérard Filion et qui était lu surtout par des intellectuels.

À cette époque, l'Église catholique jouissait d'une forte mainmise sur l'éducation et les services de santé. Dans l'exercice du pouvoir civil, le gouvernement ne pouvait pas ignorer celui de l'Église. Aussi, l'un des autres facteurs déterminants dans le maintien au pouvoir de l'Union nationale fut sans doute les relations très serrées entre Duplessis et le clergé, ou plus particulièrement l'épiscopat québécois, relations si étroites que les anti-duplessistes parlaient sans ambages d'alliance entre "le trône et l'autel". Cette alliance était d'ailleurs voulue par le cardinal Villeneuve qui, lors du Congrès eucharistique de juin 1938, avait reçu un anneau des mains de Duplessis et avait déclaré: "Je reconnais dans cet anneau le symbole de l'union de l'autorité religieuse et de l'autorité civile"

Devenu chef du gouvernement, Duplessis se contenta de ne garder que quelques-unes de ses promesses électorales: le crédit agricole, l'électrification rurale (c'est-à-dire la construction de lignes de distribution de l'électricité dans toutes les régions rurales du Québec) et la poursuite du programme de colonisation du gouvernement Taschereau. On souhaitait ainsi freiner l'exode rural.

"Le chef" se débarrassa rapidement des éléments réformistes de son parti, se réfugiant plutôt dans un conservatisme outré. Les anciennes têtes de l'A.L.N., Paul Gouin, le docteur Philippe Hamel, qualifié d'anticapitaliste, et Ernest Grégoire s'estimant trahis, furent parmi les premiers à quitter le parti de Duplessis. Mais la plupart des anciens députés de l'A.L.N. s'alignèrent sur l'Union nationale. Le premier gouvernement Duplessis comprenait plusieurs anciens libéraux: Oscar Drouin, Bona Dussault, François Leduc, Joseph Bilodeau. Parmi les autres ministres influents du nouveau gouvernement se trouvaient John S. Bourque (Terres et Forêts), Antonio Talbot (Voirie), Joseph-Damase Bégin (Colonisation) et Antonio Barrette (Travail).

La Loi du crédit agricole (qui assurait aux cultivateurs la propriété de leurs biens) fut sanctionnée dès le 12 novembre 1936, soit à peine trois mois après la prise du pouvoir par l'Union nationale. Aux mesures signalées plus haut, le premier gouvernement Duplessis ajouta le régime des pensions de vieillesse (1936), le régime des allocations aux aveugles et aux mères nécessiteuses (1937) et un vaste programme de travaux de drainage des terres marécageuses, programme qui se poursuivit durant plusieurs années.

Durant la campagne électorale de 1939, Duplessis s'opposa fermement au projet de conscription du gouvernement fédéral de Mackenzie King. Mais le Parti libéral d'Adélard Godbout dressa alors le bilan de l'administration Duplessis: Loi du cadenas, "dictature, fascisme", réseau routier sous-développé, gouvernement contre le vote des femmes, contre le syndicalisme. « Duplessis, disait-on, ne peut nationaliser l'électricité puisqu'il est au service de la haute finance». Ernest Lapointe, ministre fédéral de la Justice et chef de l'aile québécoise du Parti libéral du Canada, participa à la campagne aux côtés de Godbout. Il parlait de l'Union "nazie-onale" et annonça que si Duplessis était reporté au pouvoir, il en conclurait que les Québécois avaient choisi le fascisme. Puis, parlant au nom du Parti libéral du Canada, il s'engagea à ne pas imposer la conscription. C'en était fait de Duplessis !

Le 25 octobre 1939, l'Union nationale (16 députés) céda le pouvoir aux libéraux d'Adélard Godbout (70 députés) qui procédèrent au congédiement massif des sous-ministres, des substituts du procureur général et autres hauts fonctionnaires nommés par l'Union nationale.

Le gouvernement fédéral profita de l'état de guerre pour envahir plusieurs champs de compétence provinciale: en 1940, il fit d'abord adopter la Loi de l'assurance-chômage (une loi semblable avait été adoptée en 1935 par le gouvernement conservateur de Richard B. Bennett (1930-1935), mais elle avait été déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême parce qu'elle empiétait sur la juridiction des provinces). Puis, en 1942, il conclut une entente avec les provinces (convention Mathewson-Ilsley) par laquelle les provinces abandonnaient au gouvernement fédéral quelques-unes de leurs plus importantes sources de revenu, notamment l'impôt sur les corporations, l'impôt sur le revenu des particuliers, l'impôt sur les successions et diverses taxes sur l'essence, les amusements, le paris mutuel, les transferts de titres, l'électricité et les messages téléphoniques. Enfin, en 1944, Ottawa établit un système d'allocations familiales, ouvrant la porte à une future législation dans le domaine des affaires sociales.

Dans ce contexte de guerre, le chef libéral de la province de Québec apparaissait comme "l'homme de paille d'Ottawa", un pantin de Mackenzie King et de son nouveau ministre de la Justice, Louis Saint-Laurent. Le Parti libéral du Québec tout entier apparaissait comme une simple succursale du Parti libéral du Canada, dominé par les Canadiens-Anglais, au pouvoir à Ottawa (1935-1957). Mais ce n'est pas tant cette apparente "soumission politique" qui perdit le gouvernement Godbout, en 1944, que la question de la conscription à laquelle étaient farouchement opposés les Québécois francophones.

Lors du plébiscite du 27 avril 1942 sur le service militaire obligatoire, les Québécois votèrent "non" à 71,2% tandis que dans le reste du Canada le "oui" l'emporta à 80%. Ce vote fut perçu comme un affrontement entre deux nations: le Canada français contre le Canada anglais.

Lors de l'élection d'août 1944, l'Union nationale récolta les fruits du mécontentement des Québécois contre le gouvernement fédéral et la conscription et revint au pouvoir avec 48 circonscriptions (39% du vote populaire).

De retour au pouvoir, en 1944, Duplessis rompit une tradition: depuis la Confédération, en 1867, la coutume voulait que l'on réserva le poste de Trésorier provincial (appelé ministre des Finances à partir de 1952) à un anglophone; on préjugeait alors - sur Wall Street, chez les investisseurs étrangers et même au Québec - qu'aucun Canadien-Français n'avait les compétences nécessaires pour cette fonction. En 1944, Duplessis nomma un francophone à ce poste: Onésime Gagnon. Les Canadiens-Anglais en furent estomaqués! Puis, Duplessis rétablit la Régie provinciale des transports et communications et la Régie provinciale de l'électricité qui avaient été abolies par le gouvernement Godbout, mais abolit la Commission d'assurance-maladie créée par les libéraux en 1943.

Durant l'administration Duplessis et durant la Révolution tranquille, on a qualifié l'Union nationale de parti fasciste, intolérant, anti-ouvrier, anti-syndicaliste. Comment expliquer alors qu'un tel parti ait été reporté au pouvoir à cinq reprises - un record! - durant 16 ans. Comment expliquer que, de 1944 à 1959, l'Union nationale n'ait perdu que deux élections complémentaires sur 19 (et toutes deux dans des circonscriptions montréalaises plutôt libérales et anglophones: Westmount et Outremont)? Qui donc fut responsable du maintien au pouvoir de l'Union nationale?

Plusieurs facteurs sont à considérer ici. Il y a d'abord que le parti de Duplessis trouvait appui sur la petite-bourgeoisie canadienne-française et sur la population rurale. D'ailleurs, le découpage de la carte électorale de l'époque favorisait généralement l'Union nationale puisque les régions rurales étaient sur-représentées par rapport aux villes (les régions rurales détenaient 63% des sièges alors qu'elles ne représentaient que 37% de la population), ce dont Duplessis n'était pas responsable en 1944. Cette année-là, après un règne de cinq ans des libéraux qui ont négligé de remodeler la carte électorale, le Parti libéral obtint 37 des 91 sièges avec 39,3% des voix, le Bloc populaire 4 députés avec 16% des voix et l'Union nationale 48 députés avec 39% des voix, ce qui fit dire à Duplessis: "Le Parti libéral a eu le plus de voix, le Bloc populaire a la balance du pouvoir, et nous, nous avons le pouvoir. Comme cela, nous avons chacun quelque chose!". En 1948, encore, l'Union nationale remporta 82 sièges avec seulement 51% des voix, laissant seulement 8 sièges au libéraux. Aux élections de juillet 1952, l'Union nationale récolta 68 sièges et le Parti libéral 23 sièges; en juin 1956, le vote populaire apporta 73 sièges aux unionistes.

Il y eut aussi le trafic d'influences (pots-de-vin versés aux ministres et autres personnages influents), le favoritisme et le patronage, le financement de la caisse du parti, les manœuvres électorales illégales, l'intimidation, la censure, l'utilisation de la Sûreté provinciale à des fins de répression, et toutes ces coutumes de l'époque dont tous les partis politiques, y compris le Parti libéral, ont profité à un moment ou à un autre.

On a parlé de favoritisme et de patronage. Oui. Mais, à cette époque, on administrait le pays un peu comme on administre une entreprise familiale. Un surintendant d'usine ou un contremaître de manufacture, comme Wabasso, faisait-il entrer ses fils, ses filles, ses neveux et nièces au service de la compagnie? La gérante d'un grand magasin procurait-elle un emploi à son amie voisine? Alors pourquoi le premier ministre du Québec ne pouvait-il pas faire de même pour sa "grande famille", pour ses amis qui se trouvaient parmi les juges, notaires, évêques? Le favoritisme constaté au temps de Duplessis n'était pas l'apanage de Duplessis, mais plutôt une façon habituelle de faire les choses, une coutume bien ancrée dans les moeurs de l'époque, a fortiori dans les milieux politiques de toutes allégeances, qui n'avaient pas à répondre de leurs interventions devant une Commission de la fonction publique qui n'existait pas encore. C'était le cas au temps de Taschereau, c'était encore le cas durant l'administration de Godbout (l'adversaire de Duplessis aux élections de 1935, Léon Lajoie, fut nommé juge de la Cour de magistrat par le gouvernement libéral), et la situation n'avait pas changé avec Duplessis. Par exemple, en 1948, le Secrétaire provincial, Omer Côté, demanda à Duplessis de nommer son frère juge municipal, en cadeau d'anniversaire. Plus tard, Césaire Gervais, un ancien ministre libéral du gouvernement Godbout défait à Sherbrooke en 1936, fut nommé juge de la Cour supérieure par le ministre fédéral Louis S. Saint-Laurent.

Les "favoris" de Duplessis n'étaient pas tous duplessistes! En février 1955, par exemple, Duplessis confia la révision du Code civil de la province de Québec à l'ancien juge en chef de la Cour suprême du Canada, Thibaudeau Rinfret, un "parfait libéral".

Dans l'octroi des licences de la Commission des liqueurs, le favoritisme exercé sous le régime libéral de Taschereau était peut-être moins évident mais non pas moins réel que sous Duplessis: la Loi établissant la régie des alcools, qui donnait à la Commission le pouvoir discrétionnaire d'annuler les permis, a précisément été adoptée par le gouvernement Taschereau en 1921. Les lois sur l'alcool "étaient une nouvelle source de rapine pour les nombreux pots-de-vin du Parti libéral" (Conrad Black, p. 38).

Les anti-duplessistes font volontiers circuler l'adage "crois ou meurs!" pour parler de l'administration Duplessis. Mais Duplessis lui-même a parfois porté secours à ses adversaires libéraux! Comme lorsque, le 19 décembre 1951, il fit adopter la Loi concernant la compagnie E.&A. Leduc Ltée à la demande express de Pierre Laporte (que Duplessis surnommait "le serpent"), correspondant du journal Le Devoir, neveu de l'ancien député libéral Alfred Leduc et futur ministre du Travail dans le gouvernement Bourassa. De même, le 7 août 1952, lorsqu'il accorda une subvention de 100000$ à la Coopérative des pomiculteurs de Frelighsburg, présidée par l'ancien chef libéral Adélard Godbout, pour la construction d'un entrepôt frigorifique.

Dans son édition du 25 juillet 1947, l'Ottawa Journal, parlant du temps des libéraux, écrivait: "Un jeune notaire ou un jeune avocat devait se rattacher au Parti libéral pour mettre un tant soit peu de beurre sur son pain". En somme, le favoritisme de Duplessis n'était ni mieux ni pire que celui des libéraux. L'un des grands torts de Duplessis fut d'agir tout simplement comme ses prédécesseurs et de l'avouer implicitement: "Les élections, ça ne se gagne pas avec des prières!".

Le financement de la caisse électorale par les grandes compagnies n'était pas, non plus, une coutume exclusive à l'Union nationale mais une pratique de tous les partis à cette époque où il n'y avait pas encore de loi sur le financement des partis politiques. Durant la Deuxième Guerre, par exemple, les employés en grève de la Montreal Tramways Co., membres du C.C.T. (Congrès canadien du travail), avaient été forcés de souscrire à la caisse électorale de la C.C.F. (Cooperative Commonwealth Federation, ancêtre du NPD, Nouveau Parti démocratique). D'ailleurs, il semble que la plupart des entreprises qui souscrivaient à la caisse de l'Union nationale contribuaient aussi à la caisse du Parti libéral.

Au cours des années 1960-1999, on a tenté de faire croire que Duplessis était quasiment aussi pire que Hitler, qu'il appliquait la politique du "crois ou meurs", qu'il ne tolérait aucune opposition et que, par conséquent, il n'avait pas d'opposition. Or, en réalité, les foyers d'opposition et les opposants étaient nombreux. Hormis les quelques députés de l'Opposition officielle à l'Assemblée législative, ainsi que la majeure partie du Conseil législatif et les militants du Parti libéral, il y avait le gouvernement fédéral tout entier, la majorité des anglo-protestants, la plupart des immigrés et des membres des communautés ethniques de Montréal, en particulier les Juifs, dont la puissante famille de Samuel Bronfman.

Il y avait aussi les directeurs et collaborateurs du journal Le Devoir. Dirigé par Gérard Filion (pour qui Duplessis était un opportuniste), Le Devoir trouvait des collaborations chez André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Laporte. C'était un journal résolument et systématiquement anti-Duplessis dont l'orientation se reflétait parfois sans ménagement dans les caricatures de Robert LaPalme et de Normand Hudon. Même le projet de construction d'un métro à Montréal, envisagé par le gouvernement Duplessis en 1950, fut repoussé par Le Devoir.

Selon l'historien Robert Rumilly, Le Devoir a fait preuve de mauvaise foi en maintes occasions au temps de Duplessis, déformant la réalité, présentant des soupçons comme des certitudes, des faits déformés comme des vérités, et négligeant les démentis, les correctifs et les mises au point, comme ce fut le cas dans "le scandale" de la Corporation du gaz naturel de Québec, en juin 1958, abondamment exploité par Jean Lesage et Jean Drapeau au détriment du gouvernement Duplessis.

Les collaborateurs du journal Le Devoir formaient, avec bien d'autres personnages, un cercle d'amis très influents. On les trouvaient à la faculté des sciences de l'Université Laval à Québec (le père dominicain Georges-Henri Lévesque, doyen de la faculté, aujourd'hui considéré comme l'un des Pères de la Révolution tranquille, et l'un de ses disciples, l'abbé Louis O'Neill) et à la faculté de droit de l'Université de Montréal, dans les revues Cité Libre de Pierre Elliott-Trudeau et Esprit d'Albert Béguin, à l'Institut canadien des affaires publiques (Léon Lortie), chez les grands meneurs syndicaux (tels Léo Guindon de l'Alliance des professeurs de Montréal, Gérard Picard, président, et Jean Marchand, secrétaire, de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada), dans la Ligue d'action civique (L.A.C.) de Montréal, un parti qui, encore en 1958, était contre le projet du gouvernement Duplessis de mettre sur pied une Communauté urbaine de Montréal: Pierre Desmarais (président), Jean Drapeau (président honoraire), Pacifique "Pax" Plante (conseiller juridique), J.-Z.-Léon Patenaude (membre actif de la Ligue de vigilance et de la Ligne du Sacré-Coeur, et secrétaire-trésorier de la L.A.C.), Lucien Saulnier, Jacques Hébert (directeur du journal Vrai). Parmi ceux-là, le père Georges-Henri Lévesque en particulier, soutenait que la culture faisait partie de l'héritage canadien et qu'elle était, par conséquent, sous la double juridiction du Parlement du Canada et des législatures provinciales. Cette thèse du père Lévesque, adoptée par les fédéralistes centralisateurs, était diamétralement opposée à celle de Duplessis et des nationalistes québécois.

DateInconnue
CollectionEncyclopédie Trifluviana
Source Daniel ROBERT, "Trois-Rivières et Duplessis", dans: Patrimoine trifluvien (bulletin annuel d'histoire de la Société de conservation et d'animation du patrimoine de Trois-Rivières), no 9, juin 1999, p. 11.

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