Plantation du Mai

Du plus profond des âges, depuis la plus haute Antiquité, les humains ont toujours ressenti le besoin de fêter l’arrivée du mois de mai, le renouveau de la végétation. Or, de toutes les coutumes rattachées à cette fête, aucune n’est plus vieille ni plus répandue que celle de la plantation du Mai: Égyptiens et Phéniciens plantaient le Mai. Chez les Égyptiens, la plantation du Mai consistait à planter des rameaux verts devant la porte des dignitaires. Au moyen-âge, on plantait un arbre au pied d'un château. Apportée de France par les premiers colons, la coutume s’est perpétuée ici, chez nous, dans la vallée du Saint-Laurent.

La plantation du Mai était une très grande marque d’honneur que les censitaires faisaient à leur seigneur. Au XIXe siècle, cependant, on élevait le Mai non seulement devant la maison du seigneur, mais aussi devant la maison de toute personne que l’on voulait honorer, comme le capitaine de milice ou, même, le curé de la paroisse. La cérémonie consistait essentiellement à planter un énorme bouquet devant la porte de sa maison, le 1er mai. Ce bouquet, appelé « le Mai », était représenté par un très grand sapin, ébranché et écorcé, mais auquel on avait conservé la cîme, c’est-à-dire une touffe de branches d’environ 3 pieds de longueur, mais toujours proportionnée à la hauteur de l’arbre, laquelle cîme était parée de fleurs de papier, de rubans et de brimborions de toutes sortes: babioles, breloques, chiffons, etc.

Dès l’aube du 1er mai, des hommes se rendaient dans la forêt préparer le Mai. Puis, rejoints par les autres habitants de la paroisse, armés de longs fusils, la corne à poudre en bandoulière et la hache à la ceinture, ils formaient cortège pour se rendre élever le Mai devant le manoir seigneurial.

Le seigneur et sa famille feignaient de tout ignorer ce qui se passait dehors, car la plantation du Mai était censée être une sorte de fête “surprise”. En réalité, ils étaient bien au courant, car le seigneur l’exigeait lui-même dans les actes de concession de terres à ses censitaires.

Un coup de feu annonçait que tout était prêt. À ce signal, la famille du seigneur s’empressait de se réunir dans le salon, afin de recevoir une députation de censitaires. Il prenait place sur son fauteuil, entouré des siens assis sur de modestes chaises. Deux habitants des plus respectables de la seigneurie, choisis comme émissaires des censitaires, frappaient à la porte du manoir seigneurial pour être reçus en députation. Ils étaient introduits à l’intérieur par le majordome, c’est-à-dire le chef des domestiques ou maître d’hôtel de la maison, qui les amenait vers le seigneur. Là, ils saluaient le seigneur, avec politesse gracieuse, et lui demandaient permission de planter le Mai devant sa porte. Le seigneur acquiesçait, bien sûr, à la demande, car c’était pour lui un très grand honneur et une occasion de fierté. Les émissaires sortaient ensuite à l’extérieur et communiquaient à la foule le succès de leur mission. Puisque le seigneur avait daigné accorder sa permission, on consolidait le Mai dans son trou. De sa tête verdoyante, le Mai dominait, à l’époque, tout les édifices qui l’environnaient. Une fois planté, le Mai restait en place au moins jusqu’à l’automne (il avait un aspect très agréable tant qu’il conservait sa verdeur. Mais, desséché ensuite par les chaleurs de l’été, il n’était déjà plus en août qu’un objet d’assez triste apparence).

Un second coup de feu retentissait, annonçant une nouvelle ambassade. Les deux mêmes ambassadeurs, portant fusils, accompagnés de deux autres honorables habitants portant, l’un, une coupe sur une assiette de faïence, l’autre, une bouteille d’eau-de-vie, entraient dans le manoir. Reçus par le majordome qui les conduisait jusqu’au seigneur, ils l’invitaient à venir recevoir le Mai qu’il avait eu la bonté d’accepter. Après avoir trinqué avec les quatre ambassadeurs, le seigneur sortait de son manoir pour noircir le Mai.

Le seigneur apparaissait sur le seuil de la porte, avec un fusil à la main. La foule criait alors: «Vive le seigneur!». Le seigneur faisait feu sur le Mai. Puis, on présentait successivement un fusil à tous les membres de sa famille, y compris les femmes, qui déchargeaient leurs fusils sur le Mai (les femmes tiraient aussi, comme les hommes, sur le Mai. Les Canadiennes, sans cesse exposées aux attaques des Indiens, savaient se servir au besoin des armes à feu).

Le malheureux arbre, si blanc avant le feu bien nourri des armes, semblait avoir été peint subitement en noir, tant était grand le zèle de chacun pour lui faire honneur. Car, plus il y avait de poudre brûlée, plus le compliment était supposé flatteur pour le seigneur. Le but était de faire le plus de bruit possible. (La coutume de la salve est très ancienne. L’homme a toujours fait du bruit pour éloigner les mauvais sorts et les maléfices. Chez nous, autrefois, on faisait une salve après la construction d’une maison ou d’une grange, au moment des Rogations, de la Fête-Dieu, de la Saint-Jean-Baptiste. De nos jours, par exemple, les Klaxons des voitures après un mariage perpétuent cette vieille tradition). Le seigneur invitait ensuite tout le monde à déjeuner.

Tous entraient dans le manoir seigneurial. À l’intérieur, selon la tradition, des tables regorgeaient de mets variés (viandes, galettes sucrées, croquignoles, tartes à la confiture plus fortes en pâte qu’en confiture), d’eau-de-vie et de café, qui composaient un déjeuner canadien de la première société. Le petit déjeuner se prolongeait parfois jusque tard en matinée. La gaieté la plus franche régnait à la table du seigneur, mais on observait néanmoins un certain décorum.

Quand on avait mangé un peu et bu beaucoup..., on portait des toasts. Et le malheureux Mai, qui jouissait d’un peu de repos après les assauts meurtriers qu’il avait déjà reçu, était encore la cible des convives. Car, à chaque toast, les jeunes hommes couraient à l’extérieur décharger à nouveau leurs fusils sur le Mai et retournaient prendre leurs places après cet acte de courtoisie. Le seigneur portait le premier toast: à la santé de ses censitaires. Puis les censitaires: à la santé du seigneur et de sa famille; un autre toast à la santé des dames, etc.

Après les toasts, une succession de chansons entonnées avec une exaltation toujours croissante, terminait le tout.
Puis les remerciements. La bande joyeuse évacuait le manoir seigneurial et tous retournaient chez eux en chantant, bien contents d’avoir fait honneur à leur seigneur.

DateInconnue
CollectionEncyclopédie Trifluviana
SourceDaniel Robert, Fichier d'accès rapide à l'histoire, Société de conservation et d'animation du patrimoine de Trois-Rivières. Philippe AUBERT DE GASPÉ, Les anciens Canadiens, 1864, réédition: Montréal, Bibliothèque canadienne-française, Fides, 1975, p. 112-121. Jean PROVENCHER, C’était le printemps. La vie rurale traditionnelle dans la vallée du Saint-Laurent, Montréal, Éditions du Boréal Express, 1980, p. 100-101.

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